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Tuesday, July 7, 2020

MYSTIQUE CONTEMPORAINE : La nouvelle mystique de MAAM et la mystique chrétienne.


Les jeudi 17 et vendredi 18 Octobre 2019, a eu lieu, à l’Université Complutense de Madrid, le 3ième congrès international: 



« Dieu dans la littérature contemporaine - Auteurs en quête d’auteur »

Dans ce cadre, le jeudi, a été présentée la conférence intitulée:

 « La nouvelle mystique de MAAM et la mystique chrétienne » 

dont nous restituons le texte :



LE PRINCE DU TEMPS :
La nuit était noire
d’un noir sans étoiles
qui embaumait l’air.
Le Prince du temps
avec des ailes de lézard superposées
volait et volait
par un ciel engommé
obscur
jusqu’aux entrailles.

Les mots surgissent depuis un lieu inconnu et le poète comme un médium inspiré et passif les recueille et les exprime sur le papier.
Ce processus a été décrit par les Surréalistes comme « écriture automatique ».
C’est un mode de création « mystérieux » directement relié aux visions et phénomènes extra-sensoriels, dans lequel n'interviennent ni la volonté, ni la raison, ni la pensée.
Ces éléments qui définissent le processus de création originel, nous autorisent à parler d'une sorte de mystique parce que ce processus s'identifie et s'oriente vers une fusion complète et harmonieuse avec le verbe, la source du mystère de la vie et l’origine de tout ce qui existe.
De cette fusion, naît le rêve du poète.
Ainsi, se présente à nous la mystique de Maria Angeles Argote Molina (MAAM).

MOTS
Mots, entre le papier et le temps: mots.
Solitude qui cherche le fleuve
pour y noyer les ombres méticuleuses qui la frôlent.

La lune reflétée par les hautes fenêtres pleure.
Silences de neige saisis par le temps
marquent rondelets le cours des jours.

La lune grandit, remonte les façades
apparaît perpétuelle entre les fissures de l'espace.
Un baiser moisi chante des chansons d'amours impossibles.

Labyrinthes qui émergent et abolissent les soupirs
avec leur poudre d'ennui, abolissent les vents, abolissent les soleils.
Dans un panneau d'hiver, entre inventions géométriques et chétives
ils abolissent l'esprit ouvert qui nous marque et nous féconde.


Et nous nous faisons vieux sans boire de la vie son cœur d'amande.
Dans les profondeurs bat l'écho de la Terre.
Dans les profondeurs rêve l'enfant avec son bateau traversant les mers.

Solitudes entreposées sur des surfaces obtuses.
Le jour est mort-né, les heures sont mort-nées
l'odeur de la mort nous berce, pleure son aspiration d'être vivante.
Solitude qui s'effondre blessée comme un pigeon
sur le trottoir gris et pourri et gris.

Mots entre le papier et le temps: mots.


DÉFINITIONS de BASE


MOT n°1 : MYSTICISME
Résultat d’un état mental qui fait que tout l’esprit de l’être humain est dédié à percevoir l’ineffable : tout ce qui n’a ni forme, ni aspects, ni qui ne peut être dépeint ni exprimé mais qui existe par les émotions qu’il génère.
Quiconque a connu cet instant où son esprit et tout son être, expérimentent une émotion bouleversante sans qu’elle se doive à quelque chose pourvu de forme ou d’aspect matériel directement saisissable, énonçable ou reconnaissable, sait qu’il existe « quelque chose » avec lequel il est possible de communiquer et de sentir des émotions très intenses autant spirituellement que physiquement. Et ce « quelque chose » est ce qui a été identifié au cours de l’histoire humaine comme la divinité.
Cela peut être « Le Prince du temps », « Dieu », « Le Seigneur », « Sa Majesté », « Jésus »… ou simplement: « Ce qui n’a pas de nom ».

MOT n° 2 : (le) MYSTIQUE
C’est un être humain dont l’esprit est fasciné par cette faculté de notre être d'établir une communication intense avec ce quelque chose « qui n’a pas de nom », qui paraît se cacher derrière les choses et qui n’est autre que l’origine de toutes les choses.
Le mystique, fasciné par le mystère de la vie, consacre entièrement la sienne à cultiver cette relation, à l’agrandir, à l’enrichir, en essayant de transmettre au monde qui l’entoure, dans ses actes et ses paroles, les enseignements profonds et les révélations qui naissent de cette relation.
Teresa de Avila (Thérèse de Jésus) et Juan de Yepes (Jean de la Croix) ont transmis leurs enseignements et ont essayé de se faire comprendre, dans un environnement régi par de rigides schémas mentaux, moraux, intellectuels, spirituels et religieux.
Comme MAAM, ils utilisèrent la langue castillane et l’Art de la poésie pour accomplir cette labeur dans la très chrétienne et très catholique Espagne du 16ième siècle.

MOT n° 3 : (la) MYSTIQUE
Ce n’est pas –bien que cela le soit dans certains cas- la version féminine de ce qui précède.
Il faut entendre par ce mot, le corpus de l’héritage du mystique, le récit particulier de son expérience, de sa vie, de ses paroles et de ses faits. De préférence, écrits de sa main, faits de sa chair, de ses os et de sa sueur.
En elle, il nous faut toujours souligner les procédés employés pour atteindre cette union parfaite avec « ce qui n’a pas de nom » et les moyens déployés pour léguer à l’Humanité les enseignements, fruits de cette connexion, c'est-à-dire « l’œuvre ».
Pour des raisons de temps, nous nous limiterons aujourd’hui à traiter ces deux aspects fondamentaux du mysticisme.


1/ L’UNION AVEC « CE QUI N’A PAS DE NOM » :

Il y a en MAAM, Teresa et Juan un mot essentiel : SOLITUDE

« Je suis la Solitude Première
belle et inévitable force
qui accompagne chaque instant de création.
Sans moi
sans ma quiétude et mon calme
le grand événement
des transformations incessantes
est impossible»

Solitude, quiétude et calme.
Dans cet état, l’âme trouve la situation physique et émotionnelle nécessaire pour prendre contact avec la divinité.
Celle-ci se donne seulement dans des lieux déterminés : que ce soit dans les jardins ou les sanctuaires naturels, LA NATURE est le lieu par excellence.
Parce qu’elle est la manifestation de tout ce qui existe et du phénomène des transformations incessantes.
C’est l’école de tous les artistes et le lieu de prédilection du mystique pour tous les peuples, toutes les cultures et toutes les époques.
Tout s’apprend en contemplant la nature et s’ouvre alors la porte qui sépare l’homme du principe créateur de l’Univers.
Teresa et Juan utilisèrent aussi les temples et les constructions, refuges de la spiritualité, édifiés au fil des siècles.
Là, la contemplation devient « oraison mentale » médiatisée par les œuvres d’art érigées en symboles propres à la religion régnante en ce temps et en ce lieu.
MAAM utilise la nature de son sanctuaire et l’emplacement privilégié de son atelier de l'Albaicin.
Leurs vies, comme toute vie humaine, sont la manifestation d’un Rêve.

RÊVE
Rêve qui ne s'éveille
et se fait nuage.
Rêve qui nous étouffe.
Le ciel était gris
la mer lointaine et belle
la terre possédée
par des géants obscurs
et mon âme perdue
tâtonnant le terrain
pour pouvoir se saisir
du passage des jours.

La contemplation permet que se produise l’union avec la divinité.
Depuis cette union, le mystique peut accéder à un nouvel état qui endort et dissipe complètement « les 3 puissances naturelles des créatures : volonté, mémoire et entendement ».
C’est le « ravissement » que décrit Teresa :
« Ravissement ou élévation ou envol dit de l’Esprit ou fascination, tout est un. Je dis que ces différents noms sont une seule et même chose et aussi s’appelle extase ».
Dans cet état, tout prend son sens, même « la compréhension qui ne comprend pas ce qu'elle comprend».
C’est alors que MAAM découvre l'Harmonie « première messagère des cieux de Lumière » qui se manifeste dans la totalité de l’Univers.
Apparaît la transcendance de toutes les choses, que MAAM décrit comme « transformations incessantes », à côté de la vanité du monde des hommes.
Teresa écrit :
« … (l’âme) se fatigue du temps passé à penser aux points d’honneur et à la tromperie qui amène à croire ce qu'est l’honneur, voit que c’est un grand mensonge et que nous vivons tous en lui… ».
Juan insiste :
« Tout l’être des créatures comparé à l’infinitude de Dieu n’est rien, et par tant l’âme qui en lui met son penchant, devant Dieu n'est rien et moins que rien… »
En cela réside un premier enseignement de toute expérience mystique « le monde des hommes, dans lequel nous sommes tous, n’est que pure tromperie.»
C’est une vérité source de douleur, de larmes et de souffrances.
Mais il existe un autre enseignement :« La divinité, qui embrasse tout, est pur amour. »
MAAM écrit :
« Amour, Amour diffusé dans tout l’univers, tu saisis maintenant l’essence de la Pureté altière et du Temps aguerri. »
C’est l’Amour Divin, que tous les mystiques célèbrent, qui les pousse à partager leurs expériences.
Ils ne peuvent cesser d’aimer ces créatures égarées, desquelles ils ont dû s’écarter pour se réfugier dans la solitude.
Et ils brûlent d’envie de leur ouvrir les yeux avec les vérités qui émanent de «ce qui n’a pas de nom».

2/ LE CORPUS DE LA MYSTIQUE (L’ŒUVRE) :

Si les processus pour se connecter avec la Divinité sont très similaires pour tous les mystiques, la façon de partager les expériences vécues, l’œuvre, est totalement singulière, unique, parce qu’elle dépend des circonstances de leurs vies.
Teresa et Juan n’ont pas eu d’autres alternatives que de s’adapter au cadre spirituel de l’Église Catholique du 16ième siècle, tenaillé par l’Inquisition.
De là, l’acharnement obsessionnel de Teresa pour obtenir le soutient de ses confesseurs et éminents lettrés de l’époque.
Quand à Juan, il ne peut le dire plus clairement :
« …ce n’est pas mon intention de m’écarter du droit chemin et de la doctrine de la Sainte Mère l’Église Catholique parce que dans ce cas, je me soumets et résigne totalement à son mandat. »
MAAM bien qu’éduquée aussi dans la très catholique Espagne franquiste, a vécu des circonstances bien différentes. Elle est fille du 20ième siècle où culmine un profond processus de rejet de toute spiritualité liée à la religion.
Ses approches sont étrangères à toute tradition religieuse. C'est pourquoi nous pouvons parler dans son cas d'une nouvelle mystique. Sa mystique découle exclusivement d’une réalité: LES MOTS et d'un rêve: LA POÉSIE.
Ses vers naissent de visions en état de transe, sans intervention ni de la volonté, ni de la raison, ni de la pensée. En cela elle garde une affinité avec les Surréalistes.
Elle n’établit pas de communication avec une seule présence, ni avec Trois qui sont Une, mais avec une multitude.
Si "au commencement était le verbe", une question se pose: D’où viennent les mots ?
MAAM dans son œuvre « El llanto de la Amarga…» trouve deux personnages lumineux : PRIMPANA la princesse des mots naissants :
« La belle Primpana
porteuse dans les ondes
du vent cristallin
des mots naissants
avec un cœur de rubis. »

Et ZORA, nymphe des bois où reposent les mots. Primpana et Azur (prince des mélodies éthérées) sont les parents du Nouvel Art, qui dirige le «saut évolutif des Zones Planétaires».
L’Harmonie et la Pureté sont témoins, sur la planète cristalline, de l’arrivée des mots.

"Ce sont les mots
-dit la Pureté-
qui viennent chercher leur cœur.
Parce que les mots
ont un cœur amovible.
Ainsi ils peuvent dormir
indéfiniment
dans les bois de Zora
leur nymphe préférée.
Ensuite quand ils veulent
s'éveiller à nouveau
ils viennent sur leurs petits sièges endormis
et joyeux ils viennent
jusqu'aux chaudes entrailles
de ma profonde cave
où leurs cœurs dorment aussi
et dans leur rêve
se transforment
et s'enrichissent."

Puis les mots sont recueillis par le poète pour alimenter, encore et encore, sa lyrique. Et c’est ainsi que son Rêve devient ŒUVRE: œuvre faite de mots et de parole.

POUR LA MER

Tu es arrivé jusqu'ici…
Tu as traversé les denses goulets de la brume
le silence proscrit des champs castrés.
Tu as roulé en écume comme chant céleste
et royale de ton manteau tu as caché la lune.
Mais à l'arrière tu laissas le sel
cette humeur saline qui me fait amoureux
cet aller et venir soutenu
par de fugaces Néréides
cet enlèvement multiple
de roches tamisées
par la langue des eaux.
Ils m'ont dérobé le calme.

Ô cœur écartelé
entre le mont, cuirasse
des rêves naissants
et l'océan palpitant
avec sa rumeur continue!
Qui pourrait être nymphe
compagne d'Artémis?
Descendre par les eaux
pures des monts
chantante et allègre
comme nouveau née
et arriver jusqu'à toi horizon salé
et arriver jusqu'à toi…
ô, lyrique contraste
de liquide métal 
et composer avec toi la symphonie
le cantique des 100.000 espèces
comme une espèce de plus
ma peau déjà nacrée
la chevelure océanique.

Vous m'avez barré le passage
immenses barricades
dans les plaines peuplées
par des êtres electroïdes
vous détenez mon rire
dans des cuves hermétiques.
Ah! Ma pureté n’est qu’un souvenir lointain!
Sur moi l'immondice
la voracité plastique.
Et je ne veux pas arriver ainsi jusqu'à toi
avec des aiguillons de mort
dans mes ondes obscures.

Et je pleure
je pleure le rêve nouvel
qui ne prospéra dans l'Aurore
je pleure la révolte
de chair corrompue…
Et je pleure et je pleure immenses
des pleurs qui fouettent
les parois de l'Âme…
Essence pure tu arrives
mers évaporées
délivrez moi du tourment
de ne pas être qui je suis
lavez mes blessures
qu'il pleuve, pleuve sur ma vie
inondez les recoins
où triomphe l'oubli.

Je veux être à nouveau messagère
du baiser authentique.
Un… à une…
le vent… chaque vague.


Traduction: Véronique Seguin, Vincent Biarnès, Jean Jacques Fresko.